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Salut,
Ces dernières journées ont été particulièrement intensives et je suis maintenant vidé de toute énergie. Je suis en bonne santé mais je ne mange pas assez et suis donc un peu affaibli. Le Joker me prend énormement d'attention et c'est épuisant. Il entame souvent des conflits d'ego et je ne parviens pas à tous bien les gérer. Il veut être le maître absolu et lorsque nous manœuvrons, c'est dangereux. Je le surprends parfois sur le pont, nu et sans attache, par gros temps et de nuit, à vouloir retendre le foc que je viens de descendre...
C'est incroyable de vivre une histoire si palpitante. Si ce n'était que le cadre dans laquelle elle se trame, ce serait déjà l'apogée. Des îles de part et d'autre que nous parcourons à tour de rôle. Nous embarquons parfois de drôles de passagers. La dernière en date, une jeune femme russe de 27 ans. Elle avait une silhouette et un visage très attractifs mais elle nous a imposé un air glacé et distant. D'emblée, après quelques heures à bord seulement, elle nous fait comprendre que nos rêves et nos utopies n'étaient que de la m****. Manfred est tout de suite entré dans une rage folle et le reste du voyage n'était plus qu'un drame... Nous étions dans un calme plat, sans vent.
Au bout de trois jours nous n'en pouvions tous plus et lorsqu'une avarie de batterie a été constatée, nous avons lancé le moteur pour rejoindre le prochain port. Il a encore fallu 15 heures pour rallier Puerto St-Cruz. Là, l'énorme houle qui, au large, ne faisait que nousbalancer lentement, se transformait en gigantesques vagues qui s'écrasaient en rouleaux terrifiants. Je ne savais pas où mener le bateau. Ce n'est que lorsque nous étions tout près des digues que nous avons aperçu l'entrée d'un port minuscule. Des gens nous faisaient signe qu'il n'y avait pas assez de fond. Je vis un quai avec une échelle encastrée et j'y dirigeai PEPE. La houle nous lèva d'une dizaine de mètres et nous menaçons de nous fracasser contre le mur. Le mât s'accroche dans la grue et je recule vivement au moteur. Cela nous rapproche encore du mur mais nous parvenons à lancer des ammares. Des badauds ébétés nous regardent et je crie à l'aide pour que quelqu'un attache la corde à une bite. Je saute sur le mur pour accrocher l'autre et renouer la première. Je resaute sur le bateau et crie à la fille de déguerpir. Elle n'a pas encore fait son sac. Encore trois minutes... Les cordes crient sur l'angle du quai. Je lance à Manfred d'amener une autre bouée. Il s'emmèle dans le noeud. Quand enfin il l'amène, Anna a fini de paqueter et elle tend un à un ses balots hors bord. Elle n'ose pas grimper. Un passant la hèle. Enfin je peux crier aux gens sur le quai de défaire les ammares. Les nœuds sont faciles et c'est tout de suite fait. Le bateau fait un bond en arrière et s'écarte par l'avant gauche. Un regard tout autour et je vois qu'il n'y a que très peu de place pour tourner. Une bouée là, une autre à droite, mais on devrait pouvoir passer entre. Les bouchons des pêcheurs serons saufs s'ils sont rembobinés. Je fonce, barre à gauche et moteur en avant toute. Ça passe de justesse près du mur de l'autre cóté. Je dois tourner immédiatement dans l'autre sens pour passer la sortie du port et nous nous ramassons déjà un rouleau. Heureusement PEPE aime ça et coupe la vague. Nous pouvons ralentir l'engin et aller tranquilement au large pour souffler.
Tant de gestes précis que je ne peux manquer et je suis toujours avec des gens sur lesquels je ne peux pas vraiment compter. Ça fait des montées d'adrénaline qu'il me faut beaucoup de temps pour éliminer. Je reste las pendant des heures après un coup pareil. Heureusement que ça n'arrive que rarement. Au large c'est plus tranquille, il n'y a pas d'obstacle. Si seulement l'ambiance était un peu plus agréable. Manfred est un enfant de la guerre. Un peu comme mon Grand-Père Opa, il est très avare sur la nourriture. Je ne mange pas assez et lui se contente aisément de denrées avariées. Pendant quelques jours, il avait mis du poisson à sécher au soleil. J'ai finalement réussi à les lui faire jeter à la mer car ça puait la mort. Comme il y a aussi des orties qui pendent dans la cabine de bain dont on ne peut ouvrir la fenêtre en voguant, ça puait le pourrit par là aussi.
La pauvre Anna qui débarquait de son monde propret et qui a embarqué dans cette drôle de galère. Elle avait un vol pour Moscou deux jours apres le départ. Je lui avait dit que s'il y avait bon vent, ça pouvait se faire. Nous n'avons pas eu de vent. Juste un peu pour nous tenir éloigné de l'île de La Palma pendant la première nuit. Ensuite, calme plat jusqu'à mon quart suivant où nous avons pu avancer un peu vers Tenerife. Plat encore ensuite pendant plus de 24 heures. Anna était si contente lorsqu'elle a appris que nous rejoignions la terre, qu'elle m'a hurlé des choses dans sa langue maternelle que je suis très heureux de ne pas avoir compris. Comme nous n'avons pas pu ammarer à Tenerife, Manfred et moi étions un peu déboussolés. Un gentil vent du Nord nous empechait de remonter la côte pour la contourner vers Santa Cruz, la capitale de Tenerife, qui se trouve sur l'est de l'île. Nous voulions aller là pour nous ravitailler et je pensais aussi rencontrer une femme qui voulait m'introduire auprès des notables de la place. Je n'ai pas réussi à la recontacter et vraiment les vents ne veulent pas nous mener là-bas. Nous avons flotté au large de St.Cruz plus d'une journée, mais nous étions poussés vers l'île de La Gomera. C'était insignifiant quant à la distance parcourue, mais PEPE pointait immancablement son nez vers cette île. Nous pourrions tout aussi bien ravitailler là et il parrait que l'île vaut le détour. OK, cap au Sud!
Dès que la décision fut prise, le vent s'est levé et est devenu vraiment vif. Il soufflait du Sud- Est, parfait pour Tenerife ! Et nous, nous devions filer au vent. Apres six heures nous avons tiré un bord à l'est. Six heures plus tard, un autre bord au Sud-Ouest, toujours pointu au vent. Du grand Art! Tout étais si bien calculé que Manfred m'a réveillé de mon quart au soleil levant et nous étions presque dans le port de San Sebastian. Les conditions étaient si belles que j'ai laissé un Manfred pantois à la barre et j'ai tout dégréé tranquilement.
Manfred s'est fait un nouvel ami, Johanes, un Autrichien de ma génération. Ils s'entendent bien et comme je n'ai plus d'énergie je suis tout heureux que Manfred soit accaparé ailleurs. Johanes a encore tout à entendre et moi j'ai déjà tout entendu mille fois. Je ne crois plus beaucoup aux radotages du Joker. Il se dit soigneur mais je l'entend surtout raler après les gens.
A La Palama nous avons rendu visite à une sorcière. Quelle histoire! Figure-toi qu'il y a là-haut dans la montagne volcanique, une vielle femme qui se fait appeler "La Fille de la Mère". D'emblée, elle précise que Jésus était le "Fils du Père", elle, c'est la "Fille de la Mère". Elle est Suisse-Allemande et voudrais bien qu'on parle sa langue. Elle doit avoir plus de huitante ans. De longs cheveux gris, visiblement lavés pour l'occasion. Elle se tient vautrée dans un lit au millieu d'une belle pièce ronde avec des verrières qui laissent passer une lumière magnifique. Un gars est assis à droite du lit et un autre à gauche. Ils sont tout dévoués devant la vielle.Ils nous chantent une chanson et celui à côté de moi se fait hurler dessus car il a "encore chante sa voix à elle!". Tout de suite, elle dit que mon travail de Pèlerin de la Paix, c'est de la m****. Elle s'en prend au Joker, se met à l'insulter, à l'humilier et lui jette d'autres vitupérences de la sorte. Au bout d'un moment, je profite d'un trou dans la conversation pour tirer ma révérance et m'en vait cueillir quelques amandes dans le jardin. Vers minuit Manfred me trouve endormi dans la camionette de Manu, un jeune hippie espagnol qui nous avait conduit là. La vieille, on ne peut pas la tutoyer ni la vousvoyer. Il faut lui parler à la troisième personne. Je n'y suis pas parvenu. En allemand, en plus. Il faut lui dire "Ihre", j'ai pas réussi à le placer une fois. D'autant plus que ce n'est de toute manière pas le genre à écouter ce que tu as à lui dire. A part te jeter des méchancetés à la figure, il n'y a rien à en tirer. Il parrait que c'est là qu'elle est bonne. En te poussant à bout, elle te force à sortir de tes gonds pour évacuer tes toxines mentales et à te libérer du mal. Moi, ce que j'ai vu, c'est qu'elle a tiré toute l'énergie de ses deux sbires. Il lui a fallu huit ans de "travail", ose-t'elle préciser... La conversation que j'ai eu avec l'un d'eux, me le rendait plus comme un zombie. Je n'ai capté qu'un drôle de flou dans son regard et il répétait visiblement les mots d'"Une" autre.
Tout cela pour dire que le propiétaire du bateau est revenu de cette entrevue avec une humeur dêtestable. Il m'a fait part qu'elle lui avait dit que dans 7 jours il subirait un évènement dont il se sortirait mort ou vif. Le terme est arrivé sans que rien de particulier ne se produise. À part ceux que j'ai relevé plus haut. Lorsque je lui ai dit que la malédiction était levée, il n'a pas vraiment réagi et maintenant il me rend responsable de tous les maux. Je veux garder l'esprit suffisemment clair pour tenir le cap. J'espère avoir la force d'arriver en Amérique... Dans quelques jours nous devrions appareiller pour le Cap-Vert.
R'O |